Un monde de lumière et de bonheur

La Galerie Suffren présente l’un des groupes les plus originaux de l’art français du XXe siècle, celui des peintres de « la Réalité poétique ».

Maurice Brianchon, Christian Caillard, Jules Cavaillès, Raymond Legueult, Roger Limouse, Roland Oudot, André Planson et Costia Térechkovitch, ne sont pas seulement des maîtres par l’ampleur, la richesse et la qualité de leurs œuvres, ils le sont aussi parce que tous ils ont formé des élèves et suscité des vocations, bien au-delà des frontières françaises. Malgré leur diversité de formation, de dons et de goûts, les peintres de « la Réalité poétique » n’ont pas cessé de travailler dans l’indépendance morale, dans la modestie, dans le respect des traditions les plus authentiques. Soucieux de dépasser les intensités du Fauvisme et la rigueur des Cubistes, ils ont su créer chacun, dès leurs débuts, un monde d’une rare plénitude. S’ils ont exposé ensemble dans l’entre deux-guerres, ce n’est qu’en 1949 qu’ils prirent le nom de peintres de « la Réalité poétique », titre que donna Gisèle d'Assailly au livre suggestif qu’elle leur consacra aux éditions René Juliard, à Paris.

 Dans une lettre significative, André Planson a éclairé la genèse de leur mouvement : « Comment s’est formée la sympathie et l’estime amicale qui nous unit Brianchon, Oudot, Legueult, Limouse, Caillard, Cavaillès, Térechtkovitch et moi ? D’abord parce que nous avons presque tous le même âge, à trois ans près… Et puis nous aimons la nature, et nous la respectons : notre forme de poésie est voisine. Il y a entre Legueult et Caillard, entre Oudot et Térechkovitch, par exemple, des différences essentielles de conception et de couleur. Et pourtant, un même amour de la réalité poétique nous rapproche. Très jeune, nous avons exposé ensemble et nous nous sommes « retrouvés » comme ceux qui se sentent de la même race. Nous ne sommes pas une génération de combat, nous ne choisissons jamais les extrêmes, mais il existe entre nous une sorte de permanence qui nous rapproche d’instinct. »

Cette permanence, n’est-il pas singulier que l’on ait mis tant de temps à la reconnaître ? De même qu’il fallut près d’un siècle pour que les historiens d’art mesurent la parenté profonde qui unissait ceux que l’on appelle les Nabis : Bonnard, Vuillard, Roussel, Maurice Denis, Émile Bernard ou Félix Vallotton ? On le voit mieux aujourd’hui, il subsiste entre les huit créateurs de « la Réalité poétique » - hélas, tous décédés – des liens évidents. Ils ont réagi contre les même mots d’ordre et défendu, chacun à sa manière, dans la confusion du présent, un certain idéal, une certaine tradition. Pour ces privilégiés, comme pour Renoir, Matisse ou Marquet (qui ont marqué plusieurs d’entre eux), la nature fut toujours un immense Palais de la Découverte. La mer, l’arbre, le ciel, l’objet, la femme n’ont jamais perdu leur attrait. Doit-on leur reprocher, comme certain, cet équilibre qui, dans l’univers instable où nous vivons, nous offre des œuvres capables de réjouir nos yeux et notre cœur.

 « On peut très bien faire du nouveau sans délaisser la nature, confiait Caillard à Gisèle d’Assailly en parlant de son art, c’est une question de foi intérieure. La peinture moderne est surtout dirigée vers la recherche d’un graphisme et, si les meilleurs peintres actuels arrivent à mettre dans leurs toiles une présence plastique (Matisse et Dufy en particulier), il y manque toujours la présence humaine, qui est la matière essentielle de l’œuvre. On sort enrichi d’un contact avec les maîtres de jadis, tandis que les peintres modernes nous enchantent parfois mais sans nous donner un apport personnel. »

Cet apport personnel, on le retrouve non seulement dans l’œuvre de Christian Caillard, mais aussi dans celles de ses amis. Que Brianchon nous dise dans ses natures mortes, savamment concertées la vie silencieuse des objets le pouvoir des choses ; que Planson traduise dans ses Canotiers des bords de la Marne le frémissement même de la vie ; ou que Roland Oudot ou Térechkovitch saisissent la ressemblance profonde d’un visage et nous sentons bien que les uns comme les autres ne trahissent pas la nature, mais la transfigurent. Paraphrasant le Bible, on dirait qu’ils ne veulent pas l’abolir, mais l’accomplir. Faut-il souligner encore que nos huit peintres ont tous été attirés par le monde de la femme, ce mundus muliebris, dont Charles Baudelaire, lui aussi, s’enchantait. Leurs modèles, aux corps souvent dénudés, offrent à la lumière des formes d’une grande pureté de lignes et de couleurs, où se concentre l’ardeur contenue du désir.

Enfin rappelons, que les peintres de « la Réalité poétique » ont voulu servir le monde du théâtre, le domaine de la scène, des coulisses, du foyer, et ils ont réalisé pour l’Opéra de Paris, pour la Comédie française ou encore pour la Compagnie Jean-Louis Barrault-Madeleine Renaud costumes et décors. On se souvient des inoubliables créations de Brianchon pour les Fausses Confidences de Marivaux ou pour Intermezzo de Jean Giraudoux. Après Watteau et Degas, nos peintres ont su ranimer en des évocations saisissantes cet univers à la fois véridique et irréel, où le génie français a toujours voulu s’incarner.

« Il y a dans la peinture une vérité supérieure, notait avec force Roger Limouse, qui n’est pas forcément pour cela une vérité décorative ou anecdotique. Il faut distinguer ce que le tableau représente de ce qu’il exprime le sujet n’étant qu’un prétexte, qu’un excitant pour le peintre. Le sentiment plastique préexistant est d’un ordre tellement général et si profond que le thème choisi importe peu. Rembrandt nous donne la même émotion en traitant un sujet biblique ou une nature morte. Un véritable artiste peut peindre n’importe quoi, à condition que l’objet, indifférent en soi, éveille en lui un sentiment plastique : l’objet ne compte que dans la mesure où il provoque l’enthousiasme nécessaire. »

Ennemis des faiseurs d’abstraction et des théoriciens, obsédés par la lumière, les peintres de « la Réalité poétique » ont tendu leur vie durant à la sincérité. Toujours, ils se sont efforcés d’être eux-mêmes, faisant leur le précepte de Corot : « Il vaut mieux n’être rien que l’écho d’un autre artiste ». Ainsi, en suivant leur sentiment, et en visant à la vérité, ils ont du même coup atteint à la poésie.

Article de François Daulte paru dans le « Journal de Genève » et la « Gazette de Lausanne » en mai 1994.

 

Mes amis du Groupe de la réalité poétique

Les huit noms, aujourd’hui cités, sont une quintessence. Imaginez quelle force, quel bonheur il leur a fallu pour arriver jusqu’à nous parmi les dangers et les ruines d’un âge qui n’en fut pas avare : les sables mouvants de l’idéologie, les déserts de l’art abstrait, les luttes politiques, la terrible mode (qui tue les faibles, un Christian Bérard, comme elle tuera Buffet et Fini), la standardisation et ses facilités, le nettoyage effroyable du surréalisme, le train d’enfer mené dans le peloton de tête des aînés, Picasso, etc.

Oudot, Brianchon, Legueult, je les ai connus adolescents, aux arts Décoratifs, il y a exactement quarante ans ; ils n’ont pas changé ; ils n’ont pas cessé de travailler dans l’indépendance morale, dans la modestie, dans le respect des maîtres. Giraudoux, qui les admirait comme moi, avait fait l’acquisition d’un Oudot et me montrait avec ravissement, au mur de son petit bureau, ces exquises jeunes filles d’une grâce bottilellesque qui nous enchantait. Et moi, quel n’était pas mon plaisir, à Tanger, dans cette ambiance exotique, de contempler un Paris sous la pluie de nos climats, brillant sur une toile de Brianchon, dans mon salon arabe.

Les frères d’armes de mes trois amis, qui figurent ici en leur compagnie, sont comme eux des artistes sans mensonges, absolument honnêtes, d’une élégance qui ne verse jamais dans le dandysme, d’une finesse d’œil qui trahit la distinction de l’âme. Un Caillard avec ses fillettes rêveuses, ses gamins du peuple sans vulgarité, le robuste Planson « aux apparences physiques d’un berger de la Brie » mais aux infinies délicatesses d’une rare palette, un Térechkovitch si habile à faire ressortir les types des enfants et des jeunes femmes, tous on connu un succès qui ne les a jamais dévalorisés, déshumanisés. Ils ont résisté à la fascination de la misère, aussi puissante aujourd’hui, et plus dangereuse que jadis l’attrait des richesses. Pour survivre dans un univers comme le nôtre, s’y maintenir dispos, calme et frais à l’arrivée, il leur a fallu mieux que la chance, un talent d’une intégrité suprême et de grandes vertus.

Article de Paul Morand de l’Académie Française paru dans le « Journal de Genève » et la « Gazette de Lausanne » en mai 1994.

 

 Quelques tableaux de "La Réalité poétique"

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